Depuis treize ans que j’accompagne des personnes par le yoga et les pratiques somatiques, je vois arriver dans mes cours un type de détresse que je rencontrais peu il y a dix ans : une angoisse diffuse liée à l’état du vivant, au climat, à l’avenir. Cette détresse a un nom — éco-anxiété — et elle appelle un cadre spécifique. L’accompagnement de l’éco-anxiété n’est ni un traitement psychiatrique, ni un coaching de motivation écologique. C’est une posture qui croise écopsychologie, thérapies psychocorporelles et reconnexion sensorielle au vivant. Voici ce qu’il recouvre concrètement, d’où il vient, ce qui le distingue d’autres formes de soutien et à qui il s’adresse.
Qu’est-ce que l’éco-anxiété, et pourquoi parle-t-on de l’accompagner ?
L’éco-anxiété est une détresse émotionnelle liée à la crise écologique ; l’accompagner, c’est en faire un point d’appui plutôt qu’un poids paralysant.
L’éco-anxiété désigne une peur chronique de la dégradation environnementale, souvent mêlée à un sentiment d’impuissance, à un deuil du monde vivant et à une colère face à l’inaction collective. Dans ma pratique, j’observe qu’elle se manifeste autant par des symptômes corporels (tensions thoraciques, troubles du sommeil, hypervigilance) que par une saturation cognitive face au flux d’actualités climatiques.
Une distinction est essentielle : l’éco-anxiété n’est pas un trouble anxieux généralisé. Le trouble anxieux classique se caractérise par une inquiétude disproportionnée par rapport au danger réel. L’éco-anxiété, elle, est une réponse adaptée à une menace objective et documentée. C’est pour cela que les praticiens parlent d’accompagnement plutôt que de traitement : il ne s’agit pas d’éteindre une sensibilité, mais de la rendre habitable.
L’étude internationale publiée dans The Lancet Planetary Health en 2021 (Hickman et al.) a interrogé 10 000 jeunes de 16 à 25 ans dans dix pays : 59 % se déclaraient très ou extrêmement inquiets du changement climatique, et 45 % rapportaient que ces affects impactaient leur vie quotidienne. Ces chiffres expliquent pourquoi un accompagnement intégratif corps-émotions-identité devient une demande croissante en cabinet.
D’où vient ce concept, et quelles disciplines l’ont façonné ?
L’éco-anxiété puise dans l’écopsychologie des années 1990, la philosophie de la nature et les approches somatiques contemporaines.
Le terme s’enracine dans l’écopsychologie, courant initié par le sociologue américain Theodore Roszak avec son ouvrage The Voice of the Earth (1992). Roszak postule que la séparation entre psyché humaine et monde naturel est elle-même source de souffrance. L’expression « éco-anxiété » prend une assise institutionnelle en 2017, quand l’American Psychological Association (APA) publie le rapport Mental Health and Our Changing Climate, co-signé par la psychologue environnementale Susan Clayton.
En parallèle, le philosophe australien Glenn Albrecht forge en 2003 le concept de solastalgie : la douleur ressentie lorsque son environnement familier se transforme négativement sous ses yeux (déforestation, sécheresse, urbanisation). C’est une nostalgie sans exil, puisque la perte se vit sur place.
Joanna Macy, écophilosophe et figure du mouvement Work That Reconnects, a apporté dès les années 1980 une dimension rituelle et collective : ritualiser le deuil écologique, transformer la douleur du monde en énergie d’engagement. Cette filiation explique pourquoi l’accompagnement contemporain mêle volontiers cercles de parole et pratiques corporelles.
Les apports récents des neurosciences du stress (Peter Levine, Stephen Porges et la théorie polyvagale) ont ancré l’approche dans le corps : l’éco-anxiété active le système nerveux sympathique, et seules des pratiques somatiques pour réguler le système nerveux permettent de redescendre durablement.
En quoi l’accompagnement de l’éco-anxiété se distingue-t-il des autres formes de soutien psychologique ?
Il se distingue par son ancrage somatique, sa dimension collective et son refus de pathologiser la sensibilité écologique.
La psychothérapie classique aborde l’anxiété comme un phénomène intrapsychique à élaborer en cadre individuel. L’accompagnement de l’éco-anxiété part d’un postulat différent : la souffrance n’est pas un dysfonctionnement personnel, c’est une réponse cohérente à un contexte collectif. Le travail thérapeutique ne consiste donc pas à modifier la perception du danger, mais à augmenter la capacité du système nerveux à le contenir sans s’effondrer.
Avec mes client·es, j’utilise des outils corporels précis : ancrage podal, respiration diaphragmatique allongée, scans sensoriels en extérieur, postures de yoga restauratives. Ces pratiques activent le système parasympathique ventral et restaurent un sentiment de présence. L’étude MBSR de Jon Kabat-Zinn, dont l’Université de Yale propose des supports vidéo, illustre cette logique : la régulation autonome précède l’élaboration mentale.
La dimension collective est l’autre marqueur distinctif. Là où le coaching de vie cible la performance individuelle, l’accompagnement de l’éco-anxiété propose souvent des formats de groupe — cercles de parole, marches en silence, ateliers Work That Reconnects — où l’on partage la charge émotionnelle au lieu de la porter seul.
Il existe enfin un pont, parfois négligé, entre éco-anxiété et rapport au corps. La culpabilité alimentaire écologique (« est-ce que je peux encore manger ceci ? ») fait pleinement partie du tableau ; c’est pourquoi un travail sur l’alimentation consciente et le rapport émotionnel à la nourriture trouve souvent sa place dans l’accompagnement.
À qui s’adresse l’accompagnement de l’éco-anxiété ?
À toute personne dont la détresse liée à la crise écologique impacte son équilibre émotionnel, corporel ou relationnel.
Les profils qui consultent sont plus variés qu’on ne l’imagine. Je rencontre régulièrement des militants en burn-out et épuisement militant climatique, des parents traversés par une culpabilité d’avoir mis au monde des enfants dans un futur incertain, et des jeunes adultes en deuil du futur qu’ils avaient imaginé enfants.
Les personnes hautement sensibles (HSP) sont surreprésentées : la porosité émotionnelle qui les caractérise les rend particulièrement perméables aux signaux du vivant en souffrance. Les professionnels de l’environnement — climatologues, écologues de terrain, gardes forestiers — développent aussi ce qu’on appelle l’éco-grief chronique, lié à l’exposition prolongée à des données ou réalités de dégradation.
Un public moins visible mais croissant : les personnes dont le rapport à l’alimentation se charge d’angoisse climatique (orthorexie verte, restriction liée à l’empreinte carbone, paralysie devant les choix de consommation). L’alimentation devient alors un microcosme du rapport à la Terre.
Ce que cet accompagnement n’est pas : il ne remplace pas une prise en charge psychiatrique en cas de dépression sévère, d’idées suicidaires ou d’attaques de panique invalidantes. Dans ces situations, le médecin traitant ou un psychiatre reste l’interlocuteur de première ligne, l’accompagnement somatique venant en complément.
« L’éco-anxiété n’est pas un signe de fragilité. Dans ma pratique, je la vois plutôt comme une boussole : elle indique que le lien au vivant est vivant. Notre travail, c’est d’apprendre au corps à la porter sans s’y briser. »
— Julien Mercier, Professeur de yoga & praticien somatique
L’accompagnement de l’éco-anxiété est encore un champ jeune, mais il s’appuie sur des fondations solides : écopsychologie, neurosciences du stress, traditions somatiques. Sa singularité tient à un postulat simple — la détresse écologique n’est pas un défaut à corriger, c’est une boussole à écouter. Pour les praticiens du bien-être qui souhaitent intégrer cette dimension à leur cabinet, le parcours d’accompagnement corps-émotions-identité proposé par GIWT offre un cadre certifiant. Reste une question, que je pose souvent à mes élèves : et si la sensibilité au vivant que vous ressentez aujourd’hui était précisément la ressource dont le monde a besoin ?
Questions fréquentes
L'éco-anxiété est-elle reconnue comme un trouble mental officiel ?
Non, l'éco-anxiété ne figure ni dans le DSM-5 (American Psychiatric Association) ni dans la CIM-11 (OMS). Elle est considérée par l'American Psychological Association comme une réponse émotionnelle adaptative à une menace réelle, et non comme une pathologie. Cela ne signifie pas qu'elle n'a pas d'effets cliniques : insomnies, hypervigilance, troubles digestifs sont fréquents et justifient un accompagnement.
Quelle est la différence entre éco-anxiété et solastalgie ?
La solastalgie, concept forgé par Glenn Albrecht en 2003, désigne spécifiquement la douleur de voir son propre environnement familier se dégrader sous ses yeux (paysage d'enfance, quartier, écosystème local). L'éco-anxiété est plus large : elle englobe la peur projetée vers l'avenir climatique global, même chez des personnes peu exposées à des dégradations locales.
Peut-on ressentir de l'éco-anxiété sans être militant écologiste ?
Oui, complètement. Dans ma pratique, beaucoup de personnes touchées ne sont pas engagées politiquement mais réagissent aux actualités, aux catastrophes naturelles ou aux changements perceptibles dans leur quotidien (canicules, perte de biodiversité visible). La sensibilité écologique n'est pas conditionnée à un engagement militant.
Le yoga et les pratiques somatiques peuvent-ils vraiment aider face à l'éco-anxiété ?
Oui. Ces pratiques régulent le système nerveux autonome via la respiration, l'ancrage corporel et la stimulation du nerf vague. Elles ne suppriment pas la cause de l'éco-anxiété, mais elles restaurent la capacité du corps à contenir l'émotion sans s'épuiser. Plusieurs études (Yale School of Medicine, programmes MBSR) documentent ces effets sur le stress chronique.
L'accompagnement de l'éco-anxiété se fait-il toujours en groupe ?
Non. Il existe des formats individuels (séances somatiques, suivi psychocorporel) et collectifs (cercles de parole, ateliers Work That Reconnects, marches en nature). Les deux formats sont complémentaires : l'individuel permet un travail fin sur les schémas personnels, le collectif désamorce l'isolement caractéristique de la détresse écologique.
Y a-t-il un lien entre éco-anxiété et troubles alimentaires ?
Des travaux émergents pointent un lien entre anxiété climatique et perturbation du rapport à l'alimentation : culpabilité face aux choix de consommation, orthorexie verte (obsession de l'alimentation écologiquement « pure »), restriction liée au calcul d'empreinte carbone. L'alimentation devient un terrain où se rejouent les tensions du rapport à la Terre.
Comment savoir si ce que je ressens relève de l'éco-anxiété ?
Si vous éprouvez une inquiétude persistante face aux enjeux environnementaux, un sentiment de deuil ou d'impuissance, et que cela impacte votre sommeil, votre concentration, vos relations ou votre quotidien, il peut s'agir d'éco-anxiété. Un praticien formé en accompagnement somatique ou un psychologue environnemental peuvent vous aider à clarifier ce que vous traversez.
Sources et références
Envie d'aller plus loin ?
Découvrez nos formations certifiantes et transformez votre passion en métier.
Voir nos formations →