Dans mon cabinet à Bordeaux, j’entends cette phrase presque chaque semaine : « J’ai besoin de reprendre le contrôle de ma vie. » Derrière ces mots, il y a rarement une envie de tout planifier ou de tout dominer. Il y a surtout une fatigue profonde, un sentiment d’avoir été dépossédée de ses choix — après une relation toxique, un burn-out, une maladie, ou une longue période où le corps a cessé d’être un allié. Avant de « faire » quoi que ce soit, il me semble utile de poser ce que ce mot signifie vraiment. Car la façon dont on définit reprendre le contrôle détermine largement le chemin qu’on va emprunter — et les outils, notamment somatiques, qui vont réellement aider. Cet article éclaire cette notion, ses racines et les personnes qu’elle concerne.
Que signifie vraiment « reprendre le contrôle » ?
Reprendre le contrôle, c’est retrouver un sentiment d’agentivité : la capacité d’agir selon ses propres valeurs, non sous contrainte externe.
Dans ma pratique, je distingue toujours deux formes de contrôle qui n’ont rien à voir. Le premier est un contrôle sain, proche de l’agentivité : je sais ce que je veux, je perçois mes limites, je choisis mes actions en cohérence avec mes valeurs. Le second est un hypercontrôle défensif : je verrouille tout — l’alimentation, le sommeil, l’entourage — pour éviter que la douleur ne revienne. Le premier libère. Le second épuise et rigidifie.
Le concept trouve ses racines en psychologie dans les travaux de Julian Rotter, qui décrit dès 1954 le locus of control — cette perception interne ou externe des causes de ce qui nous arrive. Une personne au locus interne se vit comme actrice de sa vie ; au locus externe, elle se sent ballottée par les circonstances ou les autres. Reprendre le contrôle, c’est déplacer, patiemment, ce curseur vers l’intérieur.
Ce que j’observe avec mes client·es sortant d’une période difficile : le sentiment de perte de contrôle n’est pas une faiblesse, c’est un signal d’alarme légitime. Il indique que le système nerveux a été trop sollicité, que les repères identitaires ont vacillé. Le nier ne sert à rien ; l’écouter, si.
Enfin — et c’est un point que je répète souvent — reprendre le contrôle n’est pas synonyme de tout maîtriser. Une part d’acceptation fait partie du processus : reconnaître ce qui échappe (le passé, l’autre, l’incertitude) pour investir pleinement ce qui nous appartient. Ce travail de discernement est au cœur des parcours de reconstruction après une relation toxique.
D’où vient cette notion et comment s’inscrit-elle dans les pratiques holistiques ?
Le concept d’agentivité traverse la psychologie humaniste, le yoga et les approches somatiques, qui le relient à la reconnexion corps-esprit.
La notion d’agentivité prend racine dans la psychologie humaniste d’Abraham Maslow et Carl Rogers, puis se précise dans la théorie de l’autodétermination de Edward Deci et Richard Ryan (années 1980), qui identifie trois besoins psychologiques fondamentaux : autonomie, compétence, appartenance. Reprendre le contrôle, en langage clinique, revient à restaurer le premier de ces trois piliers.
Le yoga classique, formalisé par Patanjali il y a environ deux mille ans, offre un vocabulaire étonnamment proche. Deux pratiques me semblent particulièrement pertinentes ici : le pratyahara, retrait volontaire des sens qui apprend à ne plus être happé par chaque stimulus extérieur, et le svadhyaya, l’étude de soi qui restaure la connaissance intime de ses états. Ce sont, littéralement, des exercices d’autonomie intérieure.
Les approches somatiques contemporaines — Feldenkrais, Somatic Experiencing de Peter Levine, Trauma Sensitive Yoga de David Emerson — s’appuient sur une découverte majeure des neurosciences : après un trauma, ce n’est pas seulement le mental qu’il faut soutenir, c’est le système nerveux autonome. Un système figé en hypervigilance ou en effondrement ne peut pas produire de sentiment de maîtrise, même avec la meilleure volonté cognitive.
Une revue publiée dans Frontiers in Human Neuroscience (Gard et al., 2014) montre que les pratiques de yoga agissent sur les mécanismes de régulation top-down et bottom-up, améliorant la flexibilité attentionnelle et la régulation émotionnelle. Autrement dit : les pratiques somatiques pour réguler le système nerveux ne sont pas un supplément spirituel, elles reconstruisent la base neurophysiologique du sentiment de contrôle.
À qui s’adresse ce travail de reprise de contrôle ?
Ce processus concerne toute personne ayant vécu une emprise, une dépendance affective ou une longue période de perte d’autonomie.
Les profils que j’accompagne sur ce terrain sont variés, mais partagent un même vécu : leur autonomie a été, à un moment, confisquée ou effacée. Je pense aux personnes sortant d’une relation toxique ou d’une emprise, à celles qui traversent un burn-out professionnel ou parental, à celles qui reviennent d’une dépendance (affective, alimentaire, addictive), ou encore à celles qui ont vécu un contexte prolongé de violence psychologique.
Les signaux cliniques que je repère se recoupent souvent : dissociation légère (« je me regarde vivre »), hypervigilance corporelle, difficulté à identifier ses propres envies, sentiment d’impuissance apprise — ce concept décrit par Martin Seligman en 1967 où, après trop d’échecs perçus comme incontrôlables, on cesse même d’essayer.
Ce travail se situe en complémentarité, jamais en substitution, des accompagnements spécialisés : psychothérapie, EMDR, coaching, yoga thérapeutique. Chacun couvre un terrain spécifique. Je précise toujours à mes client·es que la dépendance affective et l’emprise psychologique demandent souvent un accompagnement pluridisciplinaire — c’est ce cadre que propose le parcours GIWT sur l’emprise et la reconstruction.
Enfin, un point que je tiens à nommer clairement : reprendre le contrôle n’est pas une injonction à la performance, ni une promesse de guérison rapide. Ce n’est pas « devenir une meilleure version de soi » en trois semaines. C’est un lent réapprentissage, souvent non linéaire, où les rechutes font partie du chemin.
« Le corps est le premier espace où l’on reprend le contrôle. Tant que le système nerveux reste organisé pour survivre, aucune décision mentale ne tient dans la durée : c’est en restaurant la sécurité corporelle qu’on retrouve, concrètement, sa capacité de choisir. »
— Léna Bachelet, Praticienne-formatrice GIWT en naturopathie et approches holistiques du corps
Reprendre le contrôle, c’est moins conquérir que retrouver : un sentiment d’agentivité, une capacité à choisir depuis un centre intérieur stable, un corps qui redevient un allié plutôt qu’un signal d’alarme. Cette notion — enracinée dans la psychologie humaniste, le yoga et les neurosciences somatiques — ne promet rien de spectaculaire. Elle propose un chemin patient, sensoriel, souvent accompagné. Pour les personnes sortant d’une emprise ou d’une longue période de vulnérabilité, ce travail peut être structuré dans un cadre pédagogique certifiant dédié à la reconstruction. Et si la vraie question n’était pas « comment tout reprendre en main », mais « qu’est-ce qui, en moi, cherche à se remettre en mouvement » ?
Questions fréquentes
Reprendre le contrôle, est-ce la même chose que guérir ?
Non. Reprendre le contrôle est une étape du processus de reconstruction, pas son aboutissement. C'est retrouver la capacité d'agir, de choisir et de s'orienter, mais cela n'efface ni ce qui s'est passé, ni les traces émotionnelles ou corporelles. Certaines personnes vivent très bien en gardant des zones de fragilité, dès lors qu'elles ont récupéré leur agentivité au quotidien.
Peut-on reprendre le contrôle seul, sans accompagnement ?
Partiellement. Des pratiques autonomes comme le yoga, le journaling, la méditation ou la marche consciente aident à restaurer un sentiment de maîtrise au jour le jour. Mais après une emprise, un trauma ou une dépression sévère, un accompagnement professionnel (psychologue, thérapeute somatique, médecin) est souvent nécessaire pour ne pas rester bloqué sur les couches profondes.
Combien de temps faut-il pour retrouver un sentiment de maîtrise ?
La durée varie énormément selon l'intensité du vécu, les ressources personnelles et le soutien disponible. Dans ma pratique, les premiers signes de mieux (sommeil, ancrage corporel) apparaissent souvent en quatre à huit semaines. Une reconstruction profonde après une relation toxique demande généralement entre six mois et deux ans, sur un mode non linéaire.
Le yoga aide-t-il vraiment à reprendre le contrôle ?
Oui, à condition d'être adapté. Les études en neurosciences (notamment Gard et al., 2014) montrent que le yoga améliore la régulation du système nerveux autonome, la flexibilité attentionnelle et la conscience corporelle — trois piliers du sentiment d'agentivité. Le yoga thérapeutique et le trauma sensitive yoga sont particulièrement indiqués après un vécu difficile.
Quelle différence entre reprendre le contrôle et hypercontrôle ?
L'hypercontrôle est une réponse défensive au trauma : tout planifier, tout verrouiller pour éviter que la douleur ne revienne. Il produit rigidité, épuisement et isolement. Reprendre le contrôle, c'est au contraire retrouver de la souplesse, de la confiance et la capacité de lâcher ce qui n'est pas à soi. L'un se reconnaît à la tension, l'autre à un apaisement progressif.
Ce concept s'applique-t-il uniquement après une relation toxique ?
Non. Il concerne aussi les burn-outs, les deuils, les ruptures identitaires, les maladies longues, la parentalité difficile, ou toute situation où la personne a senti son autonomie effacée ou confisquée. Le point commun est un locus de contrôle devenu externe, où la personne ne se vit plus comme actrice de sa propre vie.
Reprendre le contrôle implique-t-il de couper les liens avec certaines personnes ?
Pas nécessairement. Cela implique surtout de redéfinir ses propres limites et de choisir ses relations en conscience, plutôt que par peur, dépendance ou culpabilité. Certaines relations se transforment, d'autres s'espacent, quelques-unes se rompent. Mais la coupure n'est ni un objectif ni une preuve de réussite : c'est parfois un outil, jamais une règle.
Sources et références
- Source Gard T. et al. — Neurophysiological and neurocognitive mechanisms underlying the effects of yoga-based practices (PubMed)
- Source Applying the S-ART Framework to Yoga: Self-Regulatory Action of Yoga Practice (PubMed, 2021)
- Source Embodied Cognition in Meditation, Yoga, and Ethics — Experimental Study (PubMed, 2022)
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